ENTRE CRISES ET CONVOITISES : LE CAS UEH ET LA PROBLÉMATIQUE DES POSTULANTS

REGARDS CROISÉS SUR LES TENSIONS INSTITUTIONNELLES ET LES RÊVES ÉTUDIANTS | Peterly SALOMON, étudiant en Sces Juridiques à la FDSEG-CAP

Créée le 27 décembre 1944 et classée au rang d'université le 16 décembre 1960, l'Université d'État d'Haïti (UEH) constitue la plus ancienne et la plus importante institution publique d'enseignement supérieur du pays. Avec près de 20 entités (facultés, écoles, instituts et universités publiques), elle représente le principal canal de démocratisation de l'accès aux études supérieures. Chaque année, des dizaines de milliers de bacheliers aspirent à y entrer. Cependant, la faible capacitée d'accueil, la crise économique persistante et l'instabilité institutionnelle génèrent une situation paradoxale : une demande massive et une offre limitée. Cette tension met en lumière un double dynamisme : d'une part, les crises structurelles et organisationnelles qui paralysent l'institution ; d'autre part, les convoitises sociales qu'attisent le prestige et la valeur symbolique du diplôme de l'UEH.

Cela nous amène à une interrogation :  Dans quelle mesure la crise du système d'admission à l'UEH, exacerbée par la surpopulation des postulants, reflète-t-elle à la fois les limites structurelles de l'institution et la convoitise sociale suscitée par son diplôme dans un contexte d'instabilité nationale ?

Conjoncture actuelle et données sur l'UEH, les étudiants et les postulants

En analysant les données de l'année académique 2024-2025, Le Nouvelliste et la Radio Métropole ont dressé un rapport indiquant que pour 18 000 places disponibles, plus de 65 000 postulants se sont inscrits afin d'intégrer les différentes entités de l'institution. Un nombre qui ne cesse de croître et qui reste relativement stable au fil des années, prouvant ainsi la grande convoitise que suscite l'UEH. La disparité rend complexe l'admission dans l'une de ses entités, ce qui pousse de nombreux postulants à s'inscrire dans plusieurs facultés à la fois. Ces convoitises trouvent leur origine non seulement dans le coût accessible de l'UEH puisque près de 80 % des étudiants inscrits sont issus de familles modestes et d'écoles publiques mais aussi dans la notoriété et la valeur symbolique attachées au diplôme de l'institution.

Divisée en 61 programmes d'études, dont 46 de premier cycle, 15 de deuxième cycle et un doctorat, l'UEH compte entre 1 500 et 2 000 professeurs pour environ 30 000 étudiants. Haïti-Observateur classe l'UEH à la tête des établissements d'enseignement supérieur (EES) ayant le plus grand nombre d'usagers. Depuis le 19 mars 2025, elle est dirigée par un corps rectoral de trois membres : Dieuseul Prédélus, ancien directeur de l'École Normale Supérieure (ENS), recteur ; Duvivier Predner, ancien vice-doyen aux affaires académiques à la FAMV, vice-recteur aux affaires académiques ; et Jacques Blaise, ancien doyen de la FAMV, vice-recteur à la recherche.

Ce rectorat a promis de relever certains des défis majeurs que rencontrent les différentes entités de l'UEH et de concrétiser plusieurs projets, parmi lesquels l'installation d'une nouvelle entité dans le département du Sud, L'UEH Net-Étudiant… Il convient de rappeler que l'UEH est déjà présente dans 6 des 10 départements du pays.

La politique des crises : contraintes et limites du système

Malgré ses 80 années d'existence, l'UEH se heurte sans cesse à des contraintes liées aux multiples crises que traverse le pays. La crise sécuritaire a forcé la fermeture de plusieurs entités, telles que la Faculté d'Ethnologie, la Faculté de Médecine et la Faculté des Lettres. Certaines infrastructures sont même occupées par des déplacés fuyant la violence gourmande des gangs, ce qui réduit encore davantage les possibilités d'accueil pour les postulants. À cela s'ajoutent l'instabilité politique et les grèves récurrentes de professeurs et d'étudiants.

Le 11 septembre dernier, le conseiller présidentiel SEM Smith Augustin a rencontré le rectorat afin de discuter des différentes crises auxquelles l'UEH fait face. À l'issue de cette rencontre, un budget de 8 milliards de gourdes a été arrêté pour l'année académique 2025-2026. Ce montant est jugé insuffisant par quelques-uns, l'institution étant privée de plusieurs de ses locaux et contrainte de louer des espaces qui ne pourront accueillir ni le volume d'étudiants actuels ni de nouveaux admis. Malgré cela, l'UEH reste en tête du classement des universités haïtiennes avec une note de 83,50/100, selon le rapport du CRISH/Le Scientifique. Mais ce même rapport souligne les grandes faiblesses de l'institution : bibliothèques sous-équipées, manque de laboratoires, infrastructures obsolètes, faible intégration des nouvelles technologies, et lenteur de la plateforme de postulation jugée peu adaptée à la majorité des candidats.

Les convoitises : prestige, mobilité sociale et pression sur l'admission

Bien que les difficultés persistent, le diplôme de l'UEH conserve une forte valeur sur le marché du travail et dans l'administration publique. Il est perçu comme « plus légitime » que celui des universités privées. Pour les jeunes issus de familles défavorisées, réussir le concours d'entrée constitue une opportunité majeure de promotion sociale. Ce prestige nourrit la compétition et attire même des diplômés déjà insérés, en quête d'un second cursus.

La problématique des postulants à l'UEH dépasse la question de la capacité d'accueil : elle symbolise une crise systémique du modèle éducatif haïtien. La convoitise autour du diplôme traduit l'absence d'alternatives crédibles dans l'enseignement supérieur national. Cette contradiction met en évidence un système qui se veut ouvert et démocratique, mais qui demeure en réalité restrictif, élitiste et incapable de répondre à la demande sociale. 

Le cas des postulants de l'UEH illustre parfaitement la tension entre crises structurelles et convoitises sociales. À travers lui, se reflètent l'ensemble des dysfonctionnements de l'enseignement supérieur haïtien : insuffisance des moyens, absence de vision stratégique et déficit d'équité. Quelles perspectives ?

Pour sortir de cette impasse, trois orientations apparaissent incontournables :

1. Augmenter la capacité d'accueil par la construction de nouvelles structures et un budget renforcé.

2. Améliorer la qualité de l'enseignement en investissant dans la recherche, les bibliothèques et les technologies.

3. Diversifier l'offre publique en développant des universités régionales fortes afin de réduire la pression sur les entités les plus fréquentées, comme le Campus Henri Christophe de Limonade, la Faculté de Droit, de Sciences Économiques et de Gestion et celles de Port-au-Prince.

L'UEH pourra-t-elle, dans un contexte de crise multiforme, se réinventer pour transformer la convoitise de ses postulants en une véritable opportunité de réforme et de développement pour l'enseignement supérieur haïtien ?

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Bibliographie

CRISH / Le Scientifique (2025)

Classement des universités haïtiennes 2025. Lescientifique.org

Haïti-Observateur (2024). Les universités avec le plus grand nombre d'usagers.

Le Nouvelliste (2024–2025) / (2025-2026). Dossiers sur l'admission à l'UEH. Lenouvelliste.com

Radio Métropole (2024). Pressions sociales et défis de l'Université d'État d'Haïti.

EduRank (2025). Classement des Universités en Haïti. edurank.org

Haïti Libre

MENFP (2024-2025). Rapport annuel sur l'enseignement supérieur en Haïti. menfp.gouv.ht