ÉTUDIANT·E·S EN DROIT 

LE DANGER DES TITRES PRÉCOCES | Alexandre JORMEUS, finissant en Sces de l'éducation à l'UPNCH

À l'université, ce goût pour les étiquettes précoces se fait mordant, tout particulièrement dans les couloirs du droit. Les étudiant·e·s, à peine franchi le seuil de la faculté, s'improvisent «juristes», «maitres », « commissaires » comme s'il suffisait d'un mot pour abattre les murailles du réel. Je le dis avec gravité : il est malsain, voire dangereux, de se réjouir d'un titre non mérité, d'endosser une étiquette que l'effort et l'épreuve n'ont pas encore gravée dans notre parcours.

Ici, l'on aperçoit un réflexe d'auto-qualification, particulièrement flagrant dans certains milieux universitaires, qui atteint une acuité inquiétante parmi les étudiant·e·s en droit. Il n'est pas rare d'entendre des membres de cette discipline s'attribuer déjà, parfois avec complaisance, le titre de  « juriste » ou de « maitres », alors que le parcours d'apprentissage véritable et les confrontations réelles au monde professionnel ne font que commencer.

Ce dangereux phénomène ne relève pas de l'innocence : il façonne insidieusement les attentes, dévalorise l'effort et brouille la frontière entre le potentiel et l'acquisition réelle de compétences. Le danger, c'est qu'à force de se proclamer détenteur ou détentrice d'un savoir ou d'une expertise, on finit par y croire soi-même ; et pire, la société, l'entourage ou les pairs viennent renforcer cette illusion en saluant la posture, en validant le masque plutôt que l'authenticité du cheminement.

Chez les étudiant·e·s en droit surtout, cette tentation de brûler les étapes est amplifiée par la valorisation sociale dont jouit la discipline : le prestige du titre, la reconnaissance anticipée, l'aura projetée d'autorité et de compétence. Pourtant, se faire appeler « juriste », « maitre » ou se voir attribuer des responsabilités sans avoir traversé l'épreuve de la pratique, c'est risquer de s'ancrer dans une identité factice. C'est prendre le risque de s'enfermer dans une posture, de se priver du doute salutaire qui fait grandir, d'esquiver l'apprentissage dans ce qu'il a de plus exigeant : le temps, l'expérience l'échec et la confrontation des savoirs au réel. Quand l'étudiant·e accepte les titres que d'autres lui attribuent trop tôt, c'est qu'il participe à un mensonge collectif : il entretient l'illusion de la compétence au détriment de la vérité du processus. C'est pourquoi il est urgent de dénoncer non seulement la tentation de s'auto-qualifier, mais aussi le réflexe de valoriser ou d'accepter sans discernement les titres attribués par autrui.

De surcroît, l'exemple des étudiant·e·s en droit est révélateur d'un malaise plus large : celui d'une société pressée, qui préfère la promesse à la preuve, l'étiquette à l'endurance, le titre à la transformation réelle. Je crois qu'il n'y a pas de honte à être en chemin ; au contraire, il y a une noblesse profonde à reconnaître qu'on apprend, qu'on tâtonne encore, et que chaque étape vers la compétence véritable mérite plus de respect que le simple port d'un titre.

Il faut donc réhabiliter, dans les esprits et dans les discours, la valeur du doute, du temps, et de l'effort. Refuser les couronnes trop tôt posées, c'est défendre une idée exigeante de l'université : un lieu où l'on apprend d'abord à se construire, non à se couronner.