CONDITION MASCULINE ET DROITS DES HOMMES
FAUT-IL UN MINISTÈRE À LA CONDITION MASCULINE ET AUX DROITS DES HOMMES ? | Alexandre JORMEUS, finissant en Sces de l'éducation à l'UPNCH
En Haïti, le Ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes (MCFDF), créé le 8 novembre 1994 par décret, est un organe étatique dédié à la promotion de l'égalité des genres et à la défense des droits des femmes. Ce ministère, né des revendications féministes dans le contexte de la préparation de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes à Pékin en 1995, a pour mission de formuler des politiques publiques visant à instaurer une société égalitaire et à éliminer les discriminations envers les femmes.
Cependant, la question de la nécessité d'un ministère équivalent pour les hommes se pose : un Ministère à la Condition Masculine et aux Droits des Hommes est-il justifié ? Cette lecture posée se veut une déconstruction critique de la création du MCFDF et argue que l'existence d'un tel ministère pour un seul genre crée un déséquilibre, plaidant pour une approche intégrée de l'égalité sans ministères genrés, car l'État doit être pour tous et non pour les Femmes.
La création du MCFDF s'inscrit dans une période de mobilisation féministe post-Duvalier, marquée par une volonté d'investir les espaces décisionnels de l'État. Cette initiative, portée par des figures comme Lise Marie Déjean, cofondatrice de Solidarite Fanm Ayisyèn (SOFA), répondait à des inégalités structurelles affectant les femmes haïtiennes, notamment en matière d'accès à l'emploi, de participation politique et de violences basées sur le genre. Le décret du 22 décembre 2005 précise ses attributions : promouvoir l'égalité, réaliser des diagnostics sur la condition féminine, proposer des réformes légales et encourager les organisations de défense des droits des femmes. En 2004, le ministère s'est doté de deux fonctions principales : la défense des droits des femmes et l'intégration d'une analyse de genre dans les politiques publiques. Une institutionnalisation qui soulève plusieurs critiques.
Premièrement, le Ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes peut être perçu comme une réponse conjoncturelle à des pressions internationales, notamment dans le cadre des engagements pris lors de la Conférence de Pékin, plutôt qu'une solution endogène pleinement adaptée au contexte haïtien. Deuxièmement, l'existence d'un ministère dédié exclusivement aux femmes risque de fragmenter la lutte pour l'égalité en créant une dichotomie entre les genres, où les problèmes masculins sont relégués à l'arrière-plan. Par exemple, les hommes haïtiens font également face à des défis spécifiques, tels que la violence armée, la précarité économique et les attentes sociales liées à la masculinité traditionnelle, qui ne trouvent pas d'espace institutionnel équivalent pour être abordés. Troisièmement, le MCFDF, bien qu'actif dans des campagnes comme celles contre les violences basées sur le genre, a été critiqué pour son instrumentalisation politique, servant parfois des agendas non féministes, ce qui affaiblit sa légitimité. Enfin, la focalisation sur les droits des femmes, bien qu'important pour atténuer les discriminations historiques, peut donner l'impression d'une approche unilatérale.
La Constitution haïtienne de 1987 garantit l'égalité des droits entre hommes et femmes, mais la réalité montre que les deux groupes font face à des inégalités systémiques, bien que de nature différente. En institutionnalisant uniquement la défense des droits féminins, l'État risque de négliger les vulnérabilités masculines, renforçant ainsi un sentiment d'exclusion chez certains hommes. Pourquoi l'un implique l'autre…ou pourquoi aucun des deux ? L'argument en faveur d'un Ministère à la Condition Masculine repose sur le principe d'équité : si un ministère existe pour promouvoir les droits d'un genre, la logique exige une structure parallèle pour l'autre. Les hommes en Haïti, bien que souvent perçus comme privilégiés dans une société patriarcale, subissent des pressions sociales et économiques importantes.
Ils ne le plaignent pas, les hommes sont majoritairement victimes de la violence armée, qui a exacerbé les crises humanitaires récentes. De plus, les attentes liées à la masculinité – être le principal pourvoyeur économique, par exemple – peuvent engendrer des stress psychologiques et sociaux non adressés par les politiques publiques actuelles. Un ministère dédié aux hommes pourrait, en théorie, travailler à déconstruire ces normes toxiques et à promouvoir une masculinité égalitaire, tout comme le MCFDF vise à autonomiser les femmes.
Et même là encore, la création d'un tel ministère risquerait d'aggraver la polarisation des genres, en renforçant la perception d'une compétition entre les droits des hommes et des femmes. Une approche plus efficace consisterait à abolir les ministères genrés au profit d'un organe unique dédié à l'égalité des genres et aux droits humains. Un tel ministère pourrait intégrer les préoccupations des deux genres de manière holistique, en s'appuyant sur des analyses intersectionnelles pour répondre aux besoins spécifiques des femmes, des hommes, et des populations marginalisées, comme les personnes LGBTQ. Cette approche éviterait la fragmentation des efforts et renforcerait la cohérence des politiques publiques. - Un ministère de l'égalité des genres, comme celui existant dans certains pays (par exemple, le ministère français chargé de l'Égalité entre les femmes et les hommes), permettrait de promouvoir une vision inclusive de l'équité.
En Haïti, un tel organe pourrait s'appuyer sur les acquis du MCFDF, comme la Table Thématique Genre, qui réunit des acteurs étatiques et non étatiques pour intégrer le genre dans les politiques sectorielles. Il pourrait également s'inspirer d'initiatives comme le Réseau d'Hommes Engagés contre les violations des droits des femmes, lancé par le MCFDF et l'UNFPA, qui montre que l'implication des hommes dans la lutte pour l'égalité est essentielle.
En grosso modo, la création du MCFDF a répondu à des besoins historiques urgents, mais son existence unilatérale peut être perçue comme un obstacle à une égalité véritablement inclusive. Un Ministère à la Condition Masculine pourrait équilibrer cette approche, mais multiplier les institutions genrées risque de diviser les efforts. Une solution plus durable serait un ministère de l'égalité des genres, capable de défendre les droits de tous, sans distinction, dans une société haïtienne marquée par des défis communs. Ancrée dans les principes constitutionnels d'égalité, cette alternative permettrait de dépasser les oppositions binaires pour construire une société plus juste et équilibrée.

