DIRE "JE T'AIME"

LA PLUS GRANDE REMISE EN QUESTION, C'EST DE DIRE "JE T'AIME" | Fritz Stanley BACKER, mémorant en Sces de l'éducation au CHCL

L'inspiration de ce titre, du moins de ce présent acte réflexif, m'est venue après un long échange avec une amie que je me garderai de nommer tout au long de la mise en œuvre des divers matériaux, qui se déroulera au fil de cet exercice de langage. La passion amoureuse (l'éros en étant le nom), objet de tout sujet, se veut être un doute, peut-être non sceptique, mais quasi bouleversant. Et lorsque ce n'est pas le cas, elle apparaît, au vu et au su de plus d'un, comme une simple « demande ». Allons donc, sans tergiverser, explorer la géographie d'une pareille passion à travers quelques éléments de fait. 

Prenons le cas d'un jeune couple récent, où chacun voit en l'autre le partenaire parfait ou, pour dire mieux, la personne idéale. Puis, au sein de cette même relation de couple, chacun se fait, tour à tour, apprenti philosophe sans s'en rendre compte, par le simple fait qu'ensemble ils se donnent pour tâche de réfléchir incessamment, sans aucun souci de rigueur académique ni de conceptualisation, sur la problématique de l'amour. Loufoque ! 

 Admettons qu'il s'agisse d'un couple mixte, composé de Pierre et de Farah. Et qu'après une sortie commune (date) suivie d'une petite prise de bec, où le ton s'est fait bruyant, Pierre, profitant d'un temps (moment) de silence, lance un regard séduisant voire voluptueux à celle-ci, puis lui dit : «Je t'aime, ma lune de midi ». Par cette phrase, marquée par un oxymore à la fois percutant et lumineux, ce n'est point seulement un discours performatif que ce dernier émet. À ce stade, il formule l'une de ces questions suivantes à Farah : « M'aimes-tu encore»? Ou «Seras-tu toujours capable de m'aimer après ce qui vient de se passer »? Ensuite de quoi, selon la façon dont Farah répond, Pierre aura sa réponse à sa question implicite (non formulée). Supposons que Farah lui réponde brièvement, « Je le sais, cher monsieur ». Pierre, ma foi, aurait de quoi se sentir profondément troublé et inquiet quant à ce que pourrait devenir leur lien étroit, du reste, leur relation. 

Parce qu'en principe, la réponse la plus plausible qu'on pourrait se faire croire que celui-ci espérait entendre, suite à son énoncé, perçu comme une question implicite, ( non formulée ) c'est « Moi aussi, je t'aime », ce qui aurait signifié, entre autres, « oui » comme réponse à l'une des deux questions formulées ci-dessus. 

Voyons ce même fait avec une autre proposition. Imaginons que Farah ait été accidentée et se trouve en convalescence. Couchée à l'hôpital, Pierre lui rend visite, question de constater son état. En se voyant et en discutant, au beau milieu de la conversation, elle le regarde avec nonchalance et lui déclare sa flamme en disant : « Mon amour, je t'aime avec tellement d'amour que mon cœur seul ne peut en témoigner ». De cette marque d'expressivité chargée d'émotion, Farah pose aussi une question assez sérieuse à Pierre, laquelle se formule ainsi : « Es-tu prêt à continuer de m'aimer en dépit de tout»? Si, par impossible, Pierre ne s'exprime pas en de pareils mots, lui assurant qu'il l'aime toujours, Farah, dans sa situation malheureuse, fera l'objet d'un effondrement total. En ce sens, dire à autrui qu'on l'aime est à la fois un remède et une invitation. Remède, pour l'éviter de sombrer par moments, dans le néant. Invitation pour le lui faire savoir combien sa présence au monde nous nourrit de puissance et d'espérance. Même si, en cas de réfutation, il se peut qu'on risque en grande proportion, de paraître grièvement méconnaissable. Que sais-je ? 

En fait, quand on aime, ce n'est pas surtout l'autre qu'on aime. C'est plutôt soi qu'on aime voir à travers l'autre. Avec l'autre. Cela est tellement vrai qu'on ne souhaite jamais partager, sauf dans de rares cas, la personne aimée, même si cette dernière l'aurait souhaité, d'ailleurs. C'est pour vous dire que « l'éros » est souvent égoïste. D'où provient la jalousie. 

Prenons le cas où cette passion amoureuse peut se transformer en simple demande. Présupposons que je suis en train de flirter avec une amie et qu'au bout du compte, je sois obligé de lui dire en termes clairs et nets mon ressenti le plus vif et brûlant à son égard. En pipant le fameux « Je t'aime». Si je ne reçois pas un contre-énoncé exprimant ce que j'espère, mieux encore, ce à quoi mon âme s'attend, je serai, pour ainsi dire, déçu, affligé. 

Puisqu'en vérité, mon intention ne fut guère de lui partager une information. Au cas où elle le perçoit de cette manière, mon « ça » m'ordonnera diverses réactions qui ne seront probablement ni assez pesées ni réfléchies. Ce qui crée un sentiment de mal-être surgissant de ma propre demande, donc de moi-même. 

De toute façon, se prononcer sur ce que l'on ressent en matière d'amour, c'est risquer de se défaire, à certains égards, du même affect se donnant l'élan pour aller jusqu'à l'autre. Par ailleurs, ne pas s'exprimer en termes précis, c'est ne pas se donner aussi l'occasion d'expérimenter ce désir ardent. En somme, la question la plus pertinente que je trouve très coriace, jusqu'à preuve du contraire, c'est de dire à autrui « Je t'aime».