KENSCOFF : UN PEUPLE EN DANGER, UN PAYS QUI DOIT SE RÉVEILLER

09/09/2026

PLAIDOYER POUR UNE MOBILISATION NATIONALE ET UNIVERSITAIRE FACE A LA CRISE SECURITAIRE HAÏTIENNE | Jobed ETIENNE est étudiant-chercheur, actuellement inscrit en cinquième année (niveau V) au sein de la Faculté des Sciences Agronomiques et Environnementales (FSAE) de l'Université Publique du Nord au Cap-Haïtien (UPNCH), où il parachève sa formation. Il poursuit simultanément un cursus à la Faculté de Droit, des Sciences Économiques et de Gestion du Cap-Haïtien (FDSEG/CH) : démarche qui témoigne de sa volonté d'articuler rigueur scientifique et réflexion juridique au service de l'analyse des grands enjeux contemporains de la société haïtienne.

Courriel : etiennejobed99@gmail.com Date : 08 Septembre 2026.

Résumé

L'attaque armée perpétrée à Kenscoff dans la nuit du 23 au 24 août 2026, qui a fait au moins 47 morts et 22 blessés selon l'Organisation des Nations Unies (ONU), s'inscrit dans une longue série de violences qui frappent cette commune depuis janvier 2025, date à laquelle une première vague d'attaques avait déjà fait 262 morts en deux mois selon la même organisation. Cet article part de ce drame pour interroger la responsabilité collective de la société haïtienne face à l'expansion des groupes armés et à l'effondrement progressif des institutions publiques. Il repose sur une analyse documentaire d'un corpus de trente sources primaires et institutionnelles, et montre que la crise touche indistinctement toutes les catégories de la population enfants, élèves, étudiants, enseignants, travailleurs, autorités locales et qu'elle appelle une réponse qui dépasse le seul cadre sécuritaire. En s'appuyant sur des données vérifiées de l'ONU, de l'Organisation internationale pour les migrations, de la Banque mondiale, de Human Rights Watch et de la littérature académique disponible, l'article défend l'idée que les universités haïtiennes, publiques et privées, doivent se constituer en réseau national autour d'un observatoire commun afin de documenter la violence, de former des citoyens responsables et d'accompagner les communautés vulnérables. Il se conclut par un appel à la solidarité nationale et à la mobilisation de la jeunesse universitaire.

Mots-clés : Haïti, Kenscoff, violence armée, droits humains, déplacement interne, université, réseau universitaire, reconstruction nationale

Abstract

The armed attack carried out in Kenscoff during the night of 23 to 24 August 2026, which resulted in at least 47 deaths and 22 injuries according to the United Nations (UN), is part of a long series of violent episodes that have affected this commune since January 2025, when a first wave of attacks had already left 262 people dead within two months, according to the same organization. This article takes this tragedy as a starting point to examine the collective responsibility of Haitian society in the face of the expansion of armed groups and the progressive weakening of public institutions. It is based on a documentary analysis of a corpus of thirty primary and institutional sources and shows that the crisis affects all categories of the population without distinction children, pupils, students, teachers, workers, and local authorities and requires a response that goes beyond the security dimension alone. Drawing on verified data from the United Nations, the International Organization for Migration (IOM), the World Bank, Human Rights Watch, and the available academic literature, the article argues that Haitian universities, both public and private, should establish a national network built around a shared observatory to document violence, train responsible citizens, and support vulnerable communities. It concludes with a call for national solidarity and the mobilization of university youth.

Keywords: Haiti, Kenscoff, armed violence, human rights, internal displacement, university, university network, national reconstruction.


I. Introduction

Dans la nuit du dimanche 23 au lundi 24 août 2026, vers 22 h 30, des hommes armés affiliés à la coalition de gangs Viv Ansanm ont fait irruption dans plusieurs quartiers du centre de Kenscoff, commune rurale et agricole nichée dans les hauteurs qui dominent Pétion-Ville et Port-au-Prince. Ils ont incendié des maisons et des véhicules, ouvert le feu sur des habitants et pris pour cible une église qui abritait des familles déjà déplacées par de précédentes attaques, ainsi que des propriétés appartenant au docteur Jean William « Bill » Pape, figure historique de la lutte contre le sida et la tuberculose en Haïti (France Guyane, 2026 ; Karibinfo, 2026).

Le maire de la commune, Massillon Jean, a d'abord fait état, auprès de Reuters, d'un bilan provisoire d'au moins 30 morts, avant d'évoquer, quelques heures plus tard, « une quarantaine» de victimes, tout en reconnaissant l'impossibilité d'établir un décompte définitif tant les communications restaient coupées (France Guyane, 2026 ; Karibinfo, 2026). La radio locale Tele Galaxie a fait état de 42 morts, tandis que le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) avançait une fourchette de 30 à 40 tués et 15 à 20 blessés (La Nouvelle Tribune, 2026). Plus d'une cinquantaine de personnes ont par ailleurs été portées disparues ou enlevées (Karibinfo, 2026). Ces écarts eux-mêmes disent quelque chose : dans une commune coupée du reste du pays, il est devenu difficile de simplement compter ses morts, un point sur lequel nous reviendrons dans la section consacrée à la méthodologie.

Ce drame n'est pas un événement isolé. Depuis le 27 janvier 2025, date à laquelle une centaine d'individus armés avaient lancé des attaques coordonnées contre six localités de Kenscoff, cette commune, qui contrôle un axe routier jusque-là relativement sûr vers le sud du pays, subit des vagues répétées de violence (Conseil de sécurité des Nations Unies, 2025). Entre le 27 janvier et le 27 mars 2025 déjà, ces attaques avaient fait au moins 262 morts dont 115 membres de la population civile et 66 blessés, et entraîné l'incendie de 190 propriétés, selon un rapport conjoint du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti et du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme (BINUH & HCDH, 2025a ; Haïti24, 2025). Une nouvelle offensive, début juillet 2026, avait fait au moins 61 morts supplémentaires dans les zones de Kenscoff et de Pétion-Ville (Vantbefinfo, 2026a). Comme le souligne un média haïtien, ces différents bilans ne peuvent être simplement additionnés pour établir un total définitif des victimes civiles de Kenscoff, tant les périmètres géographiques et les méthodologies varient d'un rapport à l'autre, mais leur accumulation dessine, sans ambiguïté possible, une commune méthodiquement martyrisée (Vantbefinfo, 2026a).

Ce qui s'est joué à Kenscoff dépasse donc largement les frontières de cette commune. C'est le symptôme d'une crise nationale : celle d'un État qui peine à protéger ses citoyens alors que les groupes armés contrôlent environ 70 % de la capitale (France Guyane, 2026), et celle d'une force internationale d'appui à la sécurité qui, alertée en amont de l'attaque du 23 août, n'y aurait pas répondu, selon la presse (France Guyane, 2026). La question qui se pose alors n'est plus seulement « que s'est-il passé à Kenscoff ? », mais « que faisons-nous, en tant que peuple, face à la dégradation continue de notre pays ? ».

II. Problématique et objectifs de la recherche

La tragédie du 23-24 août 2026 pose une question qui dépasse le seul cas de Kenscoff : comment une société dont l'État peine à protéger ses citoyens peut-elle mobiliser ses propres ressources intellectuelles et civiques pour limiter les effets de cette défaillance et préparer sa reconstruction ? Cette question centrale se décline en trois interrogations plus précises. Premièrement, quelle est l'ampleur, documentée par des sources vérifiables, de l'impact de la violence armée sur les différentes catégories de la population haïtienne ? Deuxièmement, dans quelle mesure les institutions universitaires haïtiennes ont-elles une responsabilité spécifique face à cette crise, au-delà de leur seule mission de formation ? Troisièmement, quelles modalités concrètes de coordination interuniversitaire pourraient renforcer la capacité collective de documentation, de sensibilisation et de proposition face à la violence ?

Cet article poursuit donc trois objectifs. Il vise, premièrement, à documenter et à synthétiser, à partir de sources primaires et institutionnelles, l'état de la crise sécuritaire à Kenscoff et son inscription dans la crise nationale haïtienne. Il vise, deuxièmement, à analyser la responsabilité spécifique de la communauté universitaire, et en particulier des étudiants en droit, face à cette crise. Il vise, troisièmement, à formuler une proposition opérationnelle : la création d'un réseau national des universités haïtiennes susceptible d'être discutée et affinée par les acteurs concernés. Le peuple haïtien y est considéré comme le premier concerné par cette crise, mais aussi comme un acteur potentiel de sa résolution plutôt que comme son simple spectateur.

III. Méthodologie

Cet article relève d'une démarche de recherche documentaire, et non d'une enquête de terrain : aucune collecte de données primaires (entretiens, observation directe) n'a été réalisée auprès des populations de Kenscoff ou d'ailleurs en Haïti. Cette précision est importante pour situer correctement la nature des données présentées. Une démarche de ce type, fondée sur l'analyse de sources documentaires vérifiées plutôt que sur une collecte primaire, est d'ailleurs couramment mobilisée dans la littérature scientifique haïtienne portant sur l'insécurité et ses effets sociaux, y compris scolaires : Corgelas (2023) recourt lui-même explicitement à l'analyse documentaire pour étudier l'impact de l'insécurité sur le fonctionnement des écoles de Port-au-Prince.

Le corpus documentaire mobilisé comprend trente sources, réunies entre le 27 et le 30 août 2026, selon les critères suivants : (a) priorité aux sources primaires et institutionnelles : communiqués et rapports du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme (HCDH), du Conseil de sécurité des Nations Unies, de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), de la Banque mondiale et de Human Rights Watch ; (b) articles de presse haïtienne et internationale, datés et signés, publiés entre avril 2025 et août 2026 ; (c) un article scientifique publié dans une revue à comité de lecture, Études caribéennes ; (d) exclusion systématique des encyclopédies collaboratives, des blogs non identifiés et des publications sans auteur ou organisme clairement identifiable. Chaque source a été vérifiée directement à sa date de consultation plutôt que reprise de seconde main.

L'analyse a consisté en une synthèse thématique du corpus, organisée autour des dix axes présentés dans le sommaire, plutôt qu'en un traitement statistique de données quantitatives originales ; le tableau 1 en réunit les principales données chiffrées. Lorsque plusieurs sources donnaient des bilans différents pour un même événement ce qui est fréquent s'agissant d'une zone où les communications sont perturbées , chaque chiffre a été attribué nommément à sa source plutôt que consolidé en une valeur unique.

Tableau 1. Principales données chiffrées mobilisées dans cet article


Sur le plan de la structure, les sections IV et V rassemblent les résultats retenus de cette analyse documentaire à savoir l'ampleur chiffrée des pertes humaines, des déplacements internes, des fermetures d'écoles et de la dégradation économique, telle que synthétisée dans le tableau 1 et présentent, à ce titre, une documentation factuelle assimilable à des résultats de recherche, tandis que les sections VI à XIII développent, à partir de ces résultats, une analyse critique, une proposition opérationnelle et un plaidoyer argumenté assimilable à une discussion. Ce choix, plutôt qu'une séparation stricte en sous-parties « Résultats » et « Discussion », a été retenu pour préserver la lisibilité et la portée persuasive du texte, cohérente avec sa vocation de plaidoyer universitaire davantage que d'article de recherche empirique au sens strict.

Cette méthode comporte enfin des limites qu'il convient d'assumer explicitement : l'absence de données de terrain empêche de mesurer directement le vécu subjectif des personnes déplacées ou des étudiants concernés ; les bilans humains cités demeurent provisoires et susceptibles d'évoluer ; et la littérature scientifique consacrée spécifiquement à Kenscoff reste peu développée, ce qui a conduit à privilégier des rapports institutionnels plutôt que des publications académiques pour cette commune en particulier.

IV. Le peuple haïtien : le grand perdant de la crise

Au-delà du décompte de chaque attaque prise isolément, c'est bien le peuple haïtien tout entier qui paie le prix le plus lourd de cette crise chronique. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme recensait déjà plus de 5 600 personnes tuées dans la violence des gangs au cours de la seule année 2024 (HCDH, 2025). Entre avril et juin 2025, le BINUH a comptabilisé 1 520 personnes tuées et 609 blessées à l'échelle nationale du fait de la violence des gangs, des groupes d'autodéfense et des opérations des forces de sécurité, les hommes représentant 87 % des victimes (BINUH & HCDH, 2025b). Un an plus tard, entre avril et juin 2026, le BINUH recensait encore au moins 1 408 personnes tuées et 656 blessées, les gangs demeurant responsables de 55 % de ces victimes : la tendance ne faiblit donc pas (RHINEWS, 2026, citant le BINUH). Pour l'ensemble de l'année 2025, la Banque mondiale fait état de plus de 5 500 tués et 2 600 blessés, dans un pays qui connaît sa septième année consécutive de récession économique (Banque mondiale, 2026).

Le déplacement interne a, pour sa part, atteint un niveau sans précédent : près de 1,5 million de personnes se trouvaient déplacées à l'intérieur du pays à la mi-2026, un chiffre en hausse constante à mesure que des zones jusque-là épargnées, comme Kenscoff ou, plus récemment, le département du Sud-Est, basculent à leur tour dans la violence (OIM, 2026). Plus de la moitié de ces déplacés sont des femmes et des filles (OIM, 2026). Ce déplacement ne se limite pas à un chiffre statistique : il signifie des familles entières arrachées à leurs maisons, parfois à plusieurs reprises, contraintes de trouver refuge dans des camps de fortune, des écoles ou des églises ces mêmes lieux qui, comme à Kenscoff, sont parfois eux-mêmes pris pour cible (France Guyane, 2026). Il signifie des maisons et des récoltes incendiées, des commerces pillés, des moyens de subsistance anéantis en quelques heures.

À cette insécurité physique s'ajoute une insécurité économique généralisée. L'inflation a atteint en moyenne 28,3 % en 2025, pesant en priorité sur les produits alimentaires et le logement, tandis que près de la moitié de la population haïtienne vit aujourd'hui avec moins de 3 dollars américains par jour (Banque mondiale, 2026). Les routes coupées ou contrôlées par des gangs et le retrait des investisseurs étrangers achèvent d'étouffer une économie déjà exsangue (Direction générale du Trésor, 2026).

Derrière ces chiffres, il y a une peur devenue permanente, et un État dont l'autorité recule à mesure que les groupes armés avancent, incapable, à Kenscoff comme ailleurs, de répondre à des alertes pourtant documentées de longue date (France Guyane, 2026). La population haïtienne n'a choisi ni cette violence, ni cette crise économique, ni cet effondrement institutionnel. Elle en est pourtant la première à en subir les conséquences.

Ce ne sont pas seulement des territoires qui sont perdus : ce sont des vies, des familles, des rêves et l'avenir d'une génération.

  • Personne n'est épargné : du bébé au maire

La crise ne fait pas de distinction d'âge, de statut social ou de fonction. Elle traverse toutes les couches de la société haïtienne, de l'enfant au premier magistrat d'une commune.

  • Les bébés et les enfants

Les plus jeunes paient un tribut disproportionné à cette violence. Le rapport annuel des Nations Unies sur les droits humains en Haïti souligne que les enfants figurent régulièrement parmi les victimes directes des attaques, et que beaucoup sont recrutés de force par des groupes armés : les garçons pour la surveillance, le recouvrement de dettes ou d'autres activités criminelles violentes, les filles exposées aux violences sexuelles et à l'exploitation (BINUH & HCDH, 2026). Lors de la seule séquence de violence de janvier-mars 2025 à Kenscoff, plusieurs des victimes étaient des enfants, dont un nourrisson (BINUH & HCDH, 2025a ; Karibinfo, 2026). Une génération entière grandit ainsi dans l'ombre de la peur, avec le risque que la violence devienne, pour elle, un horizon normal.

  • Les élèves

Le système scolaire haïtien est directement visé. Selon les Nations Unies et le Bureau de la coordination des affaires humanitaires, plus de 1 600 écoles ont dû fermer leurs portes durant l'année scolaire 2024-2025, privant environ 243 000 enfants d'accès à l'apprentissage, soit une hausse de 60 % en quelques mois (ONU Genève, 2025a). Plus de 80 établissements servent aujourd'hui de refuges pour les personnes déplacées, et 166 autres ont dû être relocalisés, souvent sans eau potable ni matériel scolaire (ONU Genève, 2025a). Le rapport des Nations Unies sur les droits humains ajoute qu'en Haïti, environ un enfant sur sept n'est pas scolarisé, et qu'un million d'autres risquent de décrocher (BINUH & HCDH, 2026).

  • Les étudiants

Pour les étudiants de l'enseignement supérieur, la crise se traduit par des campus fermés ou difficiles d'accès, des années universitaires interrompues ou allongées, et une incertitude profonde quant à l'insertion professionnelle future. Une partie de la jeunesse intellectuelle du pays se trouve ainsi prise en étau entre l'ambition de se former et l'impossibilité, parfois, de simplement se déplacer en sécurité jusqu'à sa faculté. Cette jeunesse représente pourtant l'une des principales ressources dont le pays aura besoin pour sa reconstruction.

  • Les professeurs

Les enseignants ne sont pas épargnés. Human Rights Watch (2026) rappelle que la fermeture et l'occupation d'établissements scolaires par des groupes criminels ont perturbé la vie professionnelle de près de 7 500 enseignants à travers le pays. Nombre d'entre eux ont eux-mêmes été déplacés, contraints d'exercer lorsqu'ils le peuvent encore dans des conditions précaires, sans les infrastructures de base nécessaires à un enseignement de qualité (ONU Genève, 2025a).

  • Les travailleurs et petits commerçants

Les travailleurs, artisans et petits commerçants subissent de plein fouet l'effondrement économique. L'insécurité a fait chuter les investissements privés et découragé l'entrepreneuriat local, poussant de nombreuses entreprises à fermer (Direction générale du Trésor, 2026). Dans les zones sous influence des gangs, des taxes illégales et des frais de passage sont imposés sur les axes routiers, renchérissant le prix des produits de première nécessité et réduisant d'autant le pouvoir d'achat des ménages les plus modestes (Vantbefinfo, 2026a).

Pour des milliers de familles, chaque jour est une négociation avec l'incertitude de pouvoir nourrir ses enfants.

  • Les maires et les autorités locales

Les autorités locales elles-mêmes se retrouvent démunies. Le maire de Kenscoff, Massillon Jean, en a offert une illustration douloureuse dans la nuit du 23 au 24 août 2026 : contraint de comptabiliser ses morts au fil des témoignages, faute de réseaux de communication fonctionnels, et d'attendre des renforts qui, selon la presse, tardaient à arriver malgré une alerte donnée en amont à la force internationale d'appui à la sécurité (France Guyane, 2026). Le cabinet du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a exprimé sa compassion aux familles des victimes et promis l'envoi de renforts, tout en affirmant que Kenscoff ne serait pas abandonnée des annonces qui peinent, pour l'instant, à rassurer une population confrontée à une réalité brutale (Yahoo Actualités, 2026 ; Karibinfo, 2026). Cette impuissance locale traduit un affaiblissement plus large de l'autorité de l'État sur une part croissante du territoire, alors même que Kenscoff occupe une position stratégique surplombant les axes menant à Pétion-Ville, où se concentrent ambassades, banques et institutions publiques (Vantbefinfo, 2026a).

Il importe, à ce stade, d'apporter une précision essentielle sur la portée de cette expression « du bébé au maire ». Cette formule ne désigne pas seulement les victimes directes, celles qui ont été tuées, blessées ou enlevées dans leur intégrité physique. Une part au moins aussi importante de la population, bien que non atteinte physiquement, subit les effets psychologiques de cette violence répétée : peur constante, anxiété, troubles du sommeil, sentiment d'insécurité permanent, deuil non résolu pour les proches des victimes, traumatismes durables chez les enfants témoins de scènes de violence. Du nourrisson à l'édile municipal, chacun porte ainsi, à sa manière, une part du poids psychologique de cette crise, y compris ceux qui n'ont pas été personnellement visés par les armes mais qui vivent désormais dans la crainte constante d'un prochain drame.

Si toutes ces catégories de la population sont touchées des nourrissons aux édiles municipaux, tant sur le plan physique que psychologique, la question qui se pose n'est plus seulement de savoir qui est victime. Elle devient : comment la société haïtienne tout entière peut-elle réagir, collectivement, face à une crise qui ne laisse personne de côté ?

VI. Nous, étudiants en droit : quelle est notre responsabilité ?

Face à ce tableau, nous, étudiants en droit, ne pouvons-nous contenter d'observer. Étudier le droit ne devrait jamais se réduire à la mémorisation d'articles de loi ou à la préparation d'examens. C'est aussi, et peut-être surtout, apprendre à comprendre ce que signifie concrètement un État de droit : un cadre dans lequel le pouvoir est limité par la loi, où les droits fondamentaux à la vie, à la sécurité, à l'éducation, à la propriété sont effectivement protégés, et non simplement proclamés dans des textes.

Or, ce que révèle la situation de Kenscoff, comme celle de tant d'autres localités haïtiennes, c'est un décalage vertigineux entre les droits inscrits dans la Constitution et les conventions internationales ratifiées par Haïti, et la réalité vécue par la population. Le rapport annuel des Nations Unies sur les droits humains documente méthodiquement ces atteintes : exécutions, enlèvements, violences sexuelles, destructions de biens, entraves à l'accès à la santé et à l'éducation (BINUH & HCDH, 2026). Chacune de ces violations correspond, techniquement, à la négation d'un droit que nous, étudiants en droit, apprenons pourtant à définir avec précision dans nos salles de classe.

Notre responsabilité est donc double. D'une part, défendre les principes de justice et de dignité humaine, y compris et surtout lorsque ceux qui en sont privés sont des populations rurales, pauvres, éloignées des grands centres de décision. D'autre part, refuser de banaliser l'injustice et la violence, refuser qu'elles deviennent, à force de répétition, un simple fait divers. Sensibiliser nos concitoyens à leurs droits, mais aussi à leurs devoirs de vigilance et de participation civique, fait partie de cette responsabilité.

Nous formons, en principe, la prochaine génération de juristes, de magistrats, d'avocats, de législateurs. Si cette génération se forme dans le silence face à la crise actuelle, sur quelles bases reconstruira-t-elle, demain, des institutions plus solides ?

À quoi sert d'étudier le droit si nous restons silencieux lorsque les droits fondamentaux de notre peuple sont menacés ?

VII. L'université face à la crise nationale : former, réfléchir et agir 

L'université ne devrait pas être seulement un lieu où l'on obtient un diplôme. Dans un pays confronté à une crise aussi profonde que celle que traverse Haïti aujourd'hui, elle a vocation à jouer un rôle bien plus large.

Elle doit d'abord produire de la connaissance sur les problèmes du pays : documenter, avec la rigueur des méthodes scientifiques, l'évolution de la violence, ses causes structurelles et ses conséquences sur la société. Des travaux universitaires existent déjà en ce sens : une étude publiée dans la revue académique Études caribéennes a par exemple analysé, à partir d'une approche documentaire, les impacts fonctionnels, structurels et psychosociaux de l'insécurité sur la gestion des écoles situées dans les quartiers les plus exposés de la région métropolitaine de Port-au-Prince (Corgelas, 2023). Mais ces efforts demeurent dispersés, insuffisamment coordonnés, et trop rarement mis directement au service des décideurs publics.

L'université doit ensuite former des citoyens responsables, capables de penser la reconstruction du pays au-delà de leur seule discipline. Elle doit organiser des débats, des conférences, des espaces où la parole publique sur la crise peut se déployer autrement que sur les réseaux sociaux, dans le registre de l'émotion ou de la rumeur. Elle doit proposer, aux pouvoirs publics, des solutions fondées sur des données vérifiées plutôt que sur l'improvisation. Elle doit, enfin, sensibiliser la population elle-même, notamment dans les zones rurales et déshéritées où l'accès à l'information fiable fait souvent défaut.

Ce rôle est d'autant plus nécessaire que les institutions de sécurité, seules, ne suffisent manifestement pas à endiguer la crise. Malgré le déploiement, depuis 2024, d'une mission internationale d'appui à la sécurité devenue en 2025 la Force de répression des gangs (Gang Suppression Force), mandatée par le Conseil de sécurité des Nations Unies pour neutraliser les groupes armés, la situation continue de se détériorer sur le terrain, notamment faute d'effectifs suffisants et de financement stable (Security Council Report, 2026 ; PassBlue, 2026). Une réponse durable ne peut donc reposer sur la seule dimension sécuritaire : elle appelle aussi une mobilisation intellectuelle, éducative et civique. C'est précisément là que l'université a un rôle à jouer.

L'université doit être une lumière intellectuelle lorsque la société traverse l'obscurité.

VIII. Proposition : créer un réseau national des universités

Face à ce triple constat : un peuple qui souffre, une jeunesse et des institutions locales débordées, une réponse sécuritaire internationale elle-même fragile et sous-financée (PassBlue, 2026 ; Security Council Report, 2026), il ne suffit plus que chaque université, chaque faculté, chaque étudiant agisse isolément. Nous proposons la création d'un réseau national des universités haïtiennes, structuré autour de cinq axes.

  • Mettre en réseau les universités du pays

Ce réseau devrait rassembler l'ensemble des établissements d'enseignement supérieur du pays : universités publiques, à commencer par l'Université d'État d'Haïti, et universités privées ; établissements situés dans l'aire métropolitaine de Port-au-Prince mais aussi dans les autres départements, y compris ceux, comme le Sud-Est, qui accueillent aujourd'hui des populations déplacées venues de zones plus exposées (OIM, 2026). Les centres de recherche existants, publics comme privés, auraient vocation à y être associés. L'objectif n'est pas de créer une nouvelle bureaucratie, mais une plateforme de coordination permettant de mutualiser des données, des compétences et des moyens souvent dispersés.

  • Créer un Observatoire universitaire national

Ce réseau pourrait se doter d'un Observatoire universitaire national de la violence et de la sécurité, chargé de collecter des données de manière rigoureuse et continue, d'étudier l'évolution des attaques leur fréquence, leur localisation, leurs conséquences, et d'en mesurer les répercussions sociales, économiques, juridiques et environnementales. Un tel observatoire viendrait compléter, sans s'y substituer, le travail déjà mené par des organismes comme le BINUH ou l'OIM (BINUH & HCDH, 2026 ; OIM, 2026). Il aurait pour vocation de publier des rapports réguliers, rédigés dans un langage accessible, destinés autant aux pouvoirs publics qu'à la population elle-même, afin que les décisions publiques puissent enfin s'appuyer sur des données vérifiées plutôt que sur des rumeurs.

  • Créer des groupes de recherche interdisciplinaires

La violence qui frappe Haïti n'est pas seulement un problème de sécurité : elle est aussi économique, sociale, sanitaire, psychologique et environnementale. Le réseau devrait donc constituer des groupes de recherche interdisciplinaires associant juristes, économistes, agronomes, médecins, sociologues, psychologues, spécialistes de l'environnement et politologues. Cette approche pluridisciplinaire, déjà mise en œuvre par certains chercheurs haïtiens travaillant sur l'impact de l'insécurité sur le système éducatif (Corgelas, 2023), permettrait de dépasser les analyses fragmentaires et de proposer des solutions tenant compte de l'ensemble des dimensions de la crise, qu'il s'agisse de la déscolarisation, de l'insécurité alimentaire ou de la santé mentale des populations déplacées.

  • Donner une place active aux étudiants

Un tel réseau resterait lettre morte s'il ne donnait pas une place active aux étudiants eux-mêmes. Cela suppose d'organiser des débats universitaires ouverts sur les grands enjeux du pays, des campagnes de sensibilisation, des programmes d'éducation civique et juridique accessibles au plus grand nombre, ainsi que des activités communautaires et des projets de solidarité concrets en direction des populations déplacées. Les étudiants en droit, en particulier, pourraient y contribuer par des cliniques juridiques et des permanences d'information sur les droits fondamentaux, prolongement naturel de la responsabilité évoquée plus haut.

  • Faire de l'université un partenaire de la communauté

Enfin, ce réseau devrait faire de l'université un partenaire de la communauté et non une tour d'ivoire repliée sur elle-même. Cela passe par une éducation juridique populaire, une sensibilisation continue aux droits et devoirs de chacun, un accompagnement concret des communautés vulnérables notamment les personnes déplacées, dont le nombre atteint environ 1,5 million à l'échelle nationale (OIM, 2026) , et la production de propositions concrètes et documentées à l'intention des autorités locales et nationales, y compris des maires en première ligne comme celui de Kenscoff (Karibinfo, 2026).

« Unissons nos universités afin que la connaissance ne reste pas enfermée dans les salles de classe, mais qu'elle devienne une force au service de la reconstruction nationale. »

IX. La responsabilité de chaque Haïtien dans le changement

La création d'un tel réseau universitaire, aussi utile soit-elle, ne dispense personne de sa propre responsabilité. Face à une crise de cette ampleur, la responsabilité est à la fois individuelle et collective.

La jeunesse, en général, a un rôle particulier à jouer : elle est à la fois la plus exposée au risque d'enrôlement dans les groupes armés, faute d'alternatives (BINUH & HCDH, 2026), et la plus susceptible de porter un projet de reconstruction à long terme. Les professionnels médecins, ingénieurs, enseignants, journalistes, agronomes ont, chacun dans leur domaine, la possibilité de mettre leur expertise au service de l'intérêt collectif plutôt que de se contenter d'un exil qui, bien que compréhensible individuellement, prive le pays de compétences

précieuses. Les enseignants, à tous les niveaux du système éducatif, portent une responsabilité particulière dans la formation civique des générations futures, y compris dans les conditions difficiles décrites plus haut (ONU Genève, 2025a). Les organisations sociales et religieuses, très présentes dans le tissu social haïtien, ont un rôle irremplaçable de proximité et de solidarité, même si l'attaque du 23 août 2026 rappelle tragiquement qu'elles ne sont elles-mêmes pas à l'abri de la violence, la coalition Viv Ansanm ayant pris pour cible une église qui abritait des déplacés (Karibinfo, 2026). Le secteur privé, enfin, a la capacité de soutenir l'emploi local et de résister à la tentation de l'extorsion ou de la complicité avec les groupes armés, question sur laquelle nous reviendrons.

Aucun acteur, à lui seul, ne peut résoudre une crise aussi complexe. Mais l'addition de ces engagements partiels, coordonnés plutôt que dispersés, peut produire un effet cumulatif que l'attentisme collectif ne produira jamais.

Personne ne peut tout faire, mais chacun peut faire quelque chose.

X. Qui profite de la destruction du pays ?

Toute réflexion honnête sur cette crise doit se garder d'un raccourci dangereux : confondre les victimes, qui sont l'immense majorité de la population, avec les quelques acteurs qui financent, facilitent ou tirent profit de la violence. Cette distinction est essentielle, et elle est largement documentée.

Depuis 2022, le Conseil de sécurité des Nations Unies a mis en place un régime de sanctions : gel des avoirs, interdiction de voyager, embargo sur les armes visant spécifiquement les chefs de gangs et ceux qui les financent ou facilitent leurs activités (ONU Info, 2022). Le Groupe d'experts des Nations Unies chargé de surveiller ce régime a documenté une explosion du nombre d'armes illégales en circulation en Haïti, passé d'environ 291 000 en 2018 à près de 600 000 quatre ans plus tard, essentiellement en provenance des États-Unis via la frontière avec la République dominicaine (ONU Genève, 2025b). Ce même dispositif a établi que certains hommes d'affaires haïtiens financent directement des gangs, notamment via la contrebande de marchandises qui prive l'État de recettes douanières et facilite en retour le trafic d'armes, de munitions et de stupéfiants (ONU Genève, 2025b). L'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime a par ailleurs relevé qu'un fusil semi-automatique acheté quelques centaines de dollars aux États-Unis peut se revendre plusieurs milliers de dollars en

Haïti un différentiel de prix qui rend ce trafic extrêmement lucratif pour ceux qui le contrôlent (ONUDC, 2024).

Il faut donc distinguer nettement deux catégories. D'un côté, l'écrasante majorité des Haïtiens qui possèdent des ressources un commerce, un terrain, une entreprise et qui n'ont strictement rien à voir avec cette économie de la violence : ce sont eux, au contraire, qui en paient le prix, à travers l'extorsion, les taxes illégales et l'effondrement de leurs activités (Vantbefinfo, 2026a). De l'autre, un nombre restreint d'acteurs financiers de groupes armés, trafiquants, intermédiaires corrompus, complices politiques qui utilisent leur pouvoir économique ou institutionnel contre l'intérêt collectif, et que les Nations Unies elles-mêmes appellent à identifier et à sanctionner (ONU Info, 2022).

Cette distinction n'est pas un exercice théorique : elle conditionne la nature même des solutions à apporter. On ne répond pas à la pauvreté et à la vulnérabilité économique de la même manière qu'on répond à la criminalité organisée et à la corruption. Confondre les deux reviendrait à disculper les seconds en stigmatisant les premiers.

Il ne faut pas confondre ceux qui possèdent des ressources avec ceux qui utilisent leurs ressources pour alimenter la destruction du pays.

XI. « Nous sommes des morts en vacances » : une métaphore pour réveiller les consciences

Il existe, dans le langage populaire haïtien, une expression qui dit avec une force particulière ce sentiment funeste : « nous sommes des morts en vacances ». Cette formule mérite d'être développée, tant elle capture ce que traverse une partie de la population.

Nous vivons, mais dans la peur : peur de sortir après une certaine heure, peur d'emprunter telle route, peur qu'une soirée ordinaire se transforme, comme à Kenscoff dans la nuit du 23 au 24 août 2026, en ce que son maire a lui-même appelé une nuit de terreur (Karibinfo, 2026). Nous travaillons, mais sans garantie de sécurité, dans un pays où l'insécurité a fait chuter les investissements privés et poussé de nombreuses entreprises à fermer leurs portes (Direction générale du Trésor, 2026). Nous étudions, mais sans certitude sur notre avenir, dans un système éducatif où plus de 1 600 écoles sont restées fermées durant l'année scolaire 2024-2025 (ONU Genève, 2025a). Nous faisons des projets un mariage, une maison, une entreprise mais l'insécurité peut les détruire en une nuit, comme elle a détruit les maisons, les véhicules et les biens de dizaines de familles à Kenscoff (France Guyane, 2026). Et peut-être le plus grave : nous nous habituons, progressivement, à l'inacceptable. Un massacre chasse l'autre dans l'actualité ; les chiffres, aussi terribles soient-ils, finissent par se ressembler tous ; l'indignation elle-même s'épuise.

C'est précisément ce risque d'accoutumance qu'il faut combattre. Car vivre ne signifie pas seulement respirer et échapper, un jour de plus, à la mort. Vivre signifie avoir des droits effectifs, une sécurité réelle, une dignité reconnue, une liberté de mouvement et, surtout, de l'espoir en un avenir meilleur. Or, c'est précisément cet espoir que l'accumulation de drames comme celui de Kenscoff menace d'éteindre, chez les jeunes en particulier, dont beaucoup ne voient d'autre issue que l'exil ou, pire, l'enrôlement dans les groupes armés eux-mêmes (BINUH & HCDH, 2026).

Vivre ne signifie pas seulement respirer et éviter la mort. Vivre signifie avoir des droits, de la sécurité, de la dignité, de la liberté et de l'espoir.

XII. Si nous ne faisons rien : quel avenir pour Haïti ?

Si rien ne change, les tendances déjà à l'œuvre ne peuvent que s'aggraver. L'insécurité, longtemps concentrée sur la zone métropolitaine de Port-au-Prince, continue de s'étendre vers des territoires jusque-là relativement épargnés, comme l'illustre tragiquement le cas de Kenscoff, ou comme l'a montré, quelques semaines avant le dernier drame, le déplacement de plus de 5 000 personnes dans le Sud-Est, région pourtant considérée jusqu'alors comme un refuge (OIM, 2026). Les institutions publiques, déjà fragilisées, continueront de s'affaiblir : le pays n'a pas organisé d'élections depuis 2016, et son Parlement est inactif depuis 2019 (Human Rights Watch, 2026).

Le départ massif des jeunes, qu'il s'agisse d'une émigration régulière ou de tentatives plus périlleuses, prive le pays de forces vives dont il aura pourtant besoin pour se reconstruire. L'économie, déjà en récession pour la septième année consécutive, avec une inflation moyenne de 28,3 % en 2025, continuera de se dégrader tant que les groupes armés contrôleront les axes routiers et les points d'entrée du territoire (Banque mondiale, 2026). L'éducation, déjà interrompue pour environ 243 000 enfants et fragilisée pour un million d'autres, verra ses effets se prolonger sur toute une génération, avec le risque de ce que l'UNICEF appelle lui-même une « tragédie éducative » (BINUH & HCDH, 2026 ; Vantbefinfo, 2026b). La confiance dans l'État, déjà mise à mal par les défaillances constatées à Kenscoff, où une alerte préalable n'aurait débouché sur aucune protection effective de la population, selon la presse locale (France Guyane, 2026), continuera de s'éroder. Et la violence elle-même, à force de répétition, risque de se banaliser, jusqu'à devenir, aux yeux d'une partie de la population et de la communauté internationale, un fait presque ordinaire du quotidien haïtien.

Aucune de ces trajectoires n'est pourtant inéluctable. Mais chacune d'elles se nourrit du même carburant : l'inaction, l'habitude, le silence. C'est ce que cet article, à travers la proposition d'un réseau universitaire national et l'appel qui suit, entend précisément combattre.

Combien de temps pouvons-nous encore rester spectateurs pendant que notre pays se fragilise ?

  • Appel à la solidarité nationale

Cet article ne peut se conclure par un simple constat. Il doit se terminer par un appel à l'action.

Solidarité, d'abord, avec les victimes directes de Kenscoff et leurs familles, endeuillées par une violence qu'elles n'ont pas choisie. Solidarité avec les personnes déplacées à Kenscoff, mais aussi dans l'ensemble du pays, où elles sont désormais près d'un million et demi (OIM, 2026), qui ont besoin d'un accueil digne plutôt que d'un abandon renouvelé. Solidarité entre les communautés, y compris entre celles qui sont aujourd'hui épargnées et celles qui, demain, pourraient à leur tour être frappées, comme le rappelle le glissement progressif de la violence vers des régions considérées jusque-là comme sûres (OIM, 2026).

Solidarité, aussi, entre les universités : c'est tout le sens de la proposition de réseau national développée plus haut. Solidarité entre les générations, pour que l'expérience des aînés et l'énergie de la jeunesse se conjuguent plutôt que de s'ignorer. Mobilisation des étudiants et des jeunes, qui ont un rôle spécifique à jouer dans la production de connaissances, la sensibilisation et l'action communautaire. Engagement des professionnels de tous les secteurs, appelés à mettre leurs compétences au service du pays. Défense collective, enfin, de la dignité humaine et des droits fondamentaux, qui ne peut reposer sur les seules épaules des victimes ou des organisations de défense des droits humains, mais doit devenir l'affaire de tous.

Cet appel ne remplace pas l'action des pouvoirs publics ni celle de la communauté internationale, dont la responsabilité reste entière. Mais il rappelle qu'aucune réponse sécuritaire, aussi robuste soit-elle, ne suffira si elle n'est pas accompagnée d'une mobilisation profonde de la société haïtienne elle-même.

XIV. Conclusion

Revenir sur Kenscoff, une dernière fois, ce n'est pas s'attarder sur un drame parmi d'autres. C'est reconnaître, dans cette commune des hauteurs de Port-au-Prince, le miroir grossissant de ce que traverse aujourd'hui l'ensemble du pays : une population qui paie le prix d'une violence qu'elle n'a pas choisie, des institutions débordées, une jeunesse tiraillée entre l'envie de partir et le désir de reconstruire.

Ce que cet article a tenté de montrer, en réponse à la problématique posée en introduction, c'est que le peuple haïtien, bien qu'il soit le grand perdant de cette crise, ne doit pas en rester le spectateur résigné. Les universités, en particulier, ont une responsabilité et une capacité d'action trop rarement mobilisées : produire de la connaissance fiable, former des citoyens responsables, accompagner les communautés les plus vulnérables et proposer, aux pouvoirs publics, des solutions fondées sur des données plutôt que sur l'improvisation. C'est le sens de la proposition d'un réseau national des universités portée par cet article.

Kenscoff ne doit pas seulement nous faire pleurer.

« Il doit nous faire réfléchir, nous unir et nous pousser à agir. Nous ne devons pas seulement apprendre à survivre dans notre pays ; nous devons apprendre à participer à sa reconstruction. »


Références bibliographiques

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