L’ABOLOTCHO

LA DÉCHÉANCE DU POLITIQUE HAÏTIEN ET LES VOIES DE SA RÉHABILITATION | Alexandre JORMEUS, finissant en Sces de l'éducation à l'UPNCH

« Abolotcho an aji, swivan sa l estime ki nan enterè imedya l la. Se yon pèsonaj sosyete a oubyen moun ki konnen l yo, pa fye, pa bay respè, pa pran o-serye. Rezon an: paske l pa gen yon pozisyon klè; paske l dwat-e-goch. »
(Boucher, 2025)

Dans le tumulte de la vie politique haïtienne, un mot s'est imposé comme un cri du cœur, une dénonciation populaire, une synthèse de la désillusion : abolotcho. Ce terme, né dans les ruelles, s'est élevé au rang de concept. Il ne désigne plus seulement un comportement erratique ou une posture opportuniste, mais une figure emblématique de la crise politique haïtienne. L'abolotcho est ce politicien bruyant, incohérent, manipulateur, corrompu, qui ne poursuit aucun idéal, sinon celui de son propre intérêt. Il est l'incarnation d'un leadership vidé de sens, d'une parole publique devenue suspecte, d'un pouvoir qui ne gouverne plus, mais qui consomme.

Ce mot, issu du langage populaire, est devenu un diagnostic culturel. Il révèle la fracture entre le peuple et ses élites, entre la parole et l'action, entre la promesse et la réalité. Il est le miroir d'une société en quête de repères, d'un peuple qui ne croit plus, qui ne rêve plus, qui ne participe plus. Derrière cette caricature, une question essentielle surgit : comment réhabiliter la dignité du politique dans une société qui l'a elle-même désacralisé ? Comment redonner à la politique sa vocation philosophique, sa cohérence scientifique, sa profondeur anthropologique ?

La politique, dans son essence, est une quête du juste, une recherche du vrai, une construction du commun. Depuis les fondements de la pensée occidentale, elle s'est pensée comme l'art de gouverner pour le bien de tous. L'humain, être de parole et de relation, est destiné à vivre en cité, à participer à la vie publique, à construire ensemble un monde habitable. Mais en Haïti, cette vocation semble avoir été supplantée par une logique de prédation. Le politicien abolotcho ne gouverne pas, il exploite. Il ne dialogue pas, il impose. Il ne construit pas, il consomme. Il transforme la scène politique en théâtre de l'absurde, où les promesses sont des leurres, les discours des simulacres, et les actes des trahisons.

Cette dérive traduit une crise du sens. Le politique ne porte plus de projet collectif, mais une ambition individuelle. Il ne représente plus, il performe. Il ne sert plus, il se sert. Cette logique de prédation a colonisé l'espace public, transformant la politique en outil d'instrumentalisation. Le citoyen, confronté à cette incohérence entre discours et réalité, développe des mécanismes de défense : cynisme, désengagement, rejet. La confiance s'effondre, la participation recule, et l'espérance s'éteint.

Le politicien abolotcho devient alors un agent de dissonance cognitive. Il incarne le mensonge institutionnalisé, la parole dévaluée, l'action dévoyée. Il est bavard, inutile, vicieux. Il parle beaucoup, mais ne dit rien. Il promet tout, mais ne fait rien. Il est le symptôme d'une démocratie malade, où le citoyen ne croit plus, ne vote plus, ne rêve plus. Haïti ne mérite pas cette figure. Elle mérite mieux.

Pourtant, l'abolotcho sait séduire. Il se présente comme le héros du chambardement, le porte-voix des opprimés, le défenseur du peuple. Il s'affiche aux côtés des forces populaires, adopte les codes de la contestation, mime la radicalité. Mais derrière cette posture se cache une stratégie de manipulation. Il capte l'émotion, détourne la colère, instrumentalise la souffrance. Il devient le protagoniste d'une mise en scène politique où le contenu disparaît, où le slogan remplace la vision, où le bruit supplante la pensée.

Cette mise en scène engendre une pathologie démocratique. Le citoyen, traumatisé par tant de trahisons, développe une peur de croire. Il se retire du jeu politique, se réfugie dans l'indifférence, cultive une inespérance aiguë. La politique devient un espace toxique, un lieu de souffrance, un théâtre de l'absurde. Le leader, censé incarner les valeurs, les espoirs et les peurs d'un groupe, se transforme en virus. Il ne symbolise plus, il contamine. Il ne inspire plus, il désespère.

Dans ce contexte, l'abolotcho devient un anti-mythe. Il incarne ce que la société rejette, ce qu'elle ne veut plus voir, ce qu'elle refuse d'être. Il est l'alerte, le signal, le symptôme. Il rappelle que la politique haïtienne est malade, qu'elle souffre d'une crise de sens, d'une perte de repères, d'une déchéance morale. Il appelle à une refondation, à une réinvention, à une renaissance.

Cette renaissance passe par une restauration de la posture du politique. Il ne s'agit pas seulement de changer les visages, mais de changer les fondations. Il faut refonder le leadership sur une anthropologie du service, redéfinir la gouvernance comme acte de médiation, d'éducation, de construction. Le politique doit comprendre qu'il est un serviteur, non un profiteur ; un bâtisseur, non un destructeur ; un médiateur, non un manipulateur.

Cette transformation implique une révolution culturelle. Il faut repenser l'éducation civique, valoriser les figures du service, promouvoir une mémoire collective du leadership éthique. Il faut rompre avec les charlatans, écarter les imposteurs, dénoncer les prédateurs. Il faut créer un imaginaire politique fondé sur la responsabilité, la cohérence, la dignité.

L'abolotcho, dans la sphère politique haïtienne, est une alerte. Il est le mal qui ronge la politique. Il est le symptôme d'une démocratie en souffrance. Mais il peut aussi être le point de départ d'une prise de conscience, d'un sursaut, d'un relèvement. Il peut devenir le catalyseur d'une mobilisation citoyenne, d'une refondation nationale, d'une renaissance politique.

Restaurer la posture du politique, c'est redonner à la politique sa vocation philosophique, sa cohérence scientifique, sa profondeur anthropologique. C'est refuser la régénérescence de cette pratique qui fait perdurer nos maux. C'est écarter du processus tous ceux dont l'œuvre n'est que déchet pour les poubelles de l'histoire. C'est reconstruire un imaginaire politique fondé sur le service, la responsabilité, la dignité.

Le chemin est long, mais il est possible. Il commence par une question simple :
Et si le prochain leader haïtien refusait d'être un abolotcho ?


Bibliographie

  • Aristote. (1993). La politique (J. Tricot, Trad.). Flammarion. (Œuvre originale publiée vers 330 av. J.-C.)
  • Debord, G. (1967). La société du spectacle. Buchet-Chastel.
  • Habermas, J. (1987). Théorie de l'agir communicationnel (Vol. 2). Fayard.
  • Lévi-Strauss, C. (1963). Le structuralisme et l'anthropologie. Plon.
  • Michel, A. (1978). Pèlen tèt. Éditions Fardin.
  • Platon. (1993). La République (A. Diès, Trad.). Flammarion. (Œuvre originale publiée vers 380 av. J.-C.)
  • Valéry, P. (1942). Mauvaises pensées et autres. Gallimard.