UNE MAUVAISE POSTURE DONT IL FAUT, EN URGENCE, RECADRER

LA DÉMISSION DE LA PENSÉE CRITIQUE CHEZ LES UNIVERSITAIRES HAÏTIENS : PLAIDOYER POUR UNE RÉHABILITATION INTELLECTUELLE À L'UNIVERSITÉ | Alexandre JORMEUS, finissant en Sces de l'éducation à l'UPNCH

L'universitaire, par son étiquette même, est appelé à réfléchir aux problèmes de la société ou, à tout le moins, à les anticiper. C'est là que réside la noble mission de la production des savoirs. Pourtant, à l'observation, cette mission semble de plus en plus compromise par une posture fuyante, une désertion intellectuelle que je déplore dans cette note critique.

Ce comportement préoccupant, à mon sens, fait obstacle aux rôles de l'Université dans la société contemporaine, laquelle a la charge d'assumer quatre missions essentielles : elle assure d'abord la formation académique et professionnelle ; elle est aussi un lieu de recherche ; elle contribue à la diffusion de la culture et au débat public ; enfin, elle remplit une fonction de service à la société. Ces rôles, interdépendants, font de l'université un acteur central du progrès humain et sociétal, comme le soulignent Altbach, Reisberg et Rumbley (2009) dans leur rapport pour l'UNESCO sur les tendances mondiales de l'enseignement supérieur.

Ce constat des rôles de l'Université, entravés, m'invite à camper en croix dans cette fabrique de conformisme intellectuel. À cet effet, je m'armerai des meilleures plumes, celles qui ne tremblent pas, pour questionner avec rigueur, cette attitude adoptée par bon nombre d'universitaires. Une attitude qui fuit l'élément fondamental dans l'exercice du raisonnement.

Il est bien vrai que l'Université accueille chaque année des esprits brillants. Mais aussi des touristes intellectuels en quête de diplôme, sans escale réflexive. Il convient de souligner que ma note ne clame pas l'idée que je ne suis pas du même acabit que les autres. Cependant, être témoin, et à la fois victime, du refus de réfléchir, de discuter, de débattre ou de mettre sur la table de nouvelles propositions d'un bon nombre d'étudiants me porte à croire qu'il ne s'agit pas d'un simple acte isolé. C'est un symptôme, un mal profond. D'ailleurs, de temps à autre, j'ai l'impression que le raisonnement se trouve sous les verrous de la sottise. Et je ne sais toujours pas s'il faut regarder cela avec une forme d'incompréhension ou de reproche.

Cher lecteur, il importe de préciser qu'ici, je parle de la « pensée critique », cette activité principalement rationnelle, qui empêche tout universitaire de se laisser enliser dans l'académisme desséchant et clos. Plusieurs approches définitionnelles sont attribuées à ce concept. Et serait-ce une imprudence de ne pas en citer quelques-unes, avant même de vous plonger dans ma démarche, qui consiste d'abord à dénoncer ce vulgaire geste, puis à inviter, car cet exercice ne peut, à ma connaissance, être forcé. La pensée critique ne s'impose pas. Il faut votre consentement.

La pensée critique est cette notion utilisée en philosophie et en pédagogie pour désigner une attitude critique vis-à-vis de toute information ou affirmation, ainsi que la capacité intellectuelle qui permet de raisonner correctement, de tirer des conclusions qui ne soient pas prématurées, mais réfléchies et étayées par des arguments (Toupictionnaire, s.d.).

Elle est le socle de toute démarche intellectuelle authentique. Elle est le feu sacré de la connaissance. Comprenez par-là combien cet exercice est une exigence vitale dans l'espace universitaire. Elle ne se limite pas à une simple gymnastique intellectuelle : elle est une posture, une manière d'être au monde, une manière de penser le monde.

Halpern (2014), de son côté, définit la pensée critique comme une forme de pensée intentionnelle, raisonnée et orientée vers un but, mobilisée dans des situations où le penseur cherche à résoudre des problèmes, formuler des inférences, calculer des probabilités et prendre des décisions. Elle implique l'utilisation réfléchie de compétences cognitives qui sont efficaces et adaptées au contexte et à la tâche. L'objectif est d'augmenter la probabilité d'un résultat souhaitable, ce qui distingue la pensée critique d'autres formes de pensée plus intuitives ou automatiques.

Autrement dit, pour Halpern, la pensée critique n'est pas simplement une capacité à douter ou à questionner, mais un processus cognitif structuré, mobilisé avec intention et méthode, dans le but d'atteindre des décisions ou des conclusions pertinentes et justifiées.

Par ailleurs, Ennis (1987) nous présente un tableau rigoureux des capacités et attitudes propres à la pensée critique. Parmi celles-ci, citons quelques-unes :

  • l'analyse des arguments ;
  • la formulation et la résolution des questions de clarification ou de contestation ;
  • l'évaluation de la crédibilité d'une source ;
  • l'élaboration et l'appréciation de déductions et d'inductions ;
  • le respect des étapes du processus de décision d'une action ;
  • l'interaction avec les autres personnes ;
  • le souci d'énoncer clairement le problème ou la position ;
  • la tendance à rechercher les raisons des phénomènes ;
  • la prise en compte de la situation globale ;
  • le maintien de l'attention sur le sujet principal ;
  • l'expression d'une ouverture d'esprit ;
  • l'adoption d'une démarche ordonnée ;
  • la mise en application des capacités de la pensée critique ;
  • et la prise en considération des sentiments, du niveau de connaissance et de la maturité intellectuelle des autres.

Lorsque la pratique d'acceptation naïve des idées sans vérification ni doute, de répétition de schémas mentaux sans recul ni nuance ou d'imprégnation d'idées sans esprit d'analyse chevauche… c'est un assassinat de la pensée critique, car elle vit aux dépens du contraire de ces pratiques précitées. Je n'exagère pas. Mais, il m'est légitime de le supposer.

Einstein a pu dire que la science est bien moins dans la réponse que dans les questions que l'on se pose. Il est certes important de trouver, mais pour trouver, il faut avoir perçu et posé une question à laquelle la recherche doit répondre (Nda, 2015).

Il est communément admis, par toutes les lignes précédentes, qu'un problème est perçu. Maintenant, il convient de le poser, et d'apporter, si je peux l'appeler ainsi, une réponse provisoire à cette situation.

Pour ma part, je crois que cette mauvaise posture des étudiants tient debout à cause de trois éléments , qui traduisent au mieux sa portée. Primo, la démission intellectuelle de l'universitaire ;
secundo, le conformisme du professeur ; tertio, la passivité du Ministère de l'Éducation et de la Formation Professionnelle (MENFP).

Par souci de dignité intellectuelle, l'étudiant universitaire doit être un amoureux de toutes choses étranges et intrigantes, de tout ce qui exerce et amuse l'esprit. Sa plus grande tentation doit être celle de résoudre des problèmes réels, concrets, urgents. Il doit être animé par une curiosité insatiable, une soif de comprendre, de questionner, de déconstruire, de reconstruire/ ou de proposer.

Mon affirmation, bien entendu, ne va pas sans poser problème : certains étudiants dont je me dissuaderais de révéler les noms, si j'ose dire, ne sont que des entorses aux domaines de leurs choix. Il est souvent observé, de manière significative, l'absence de posture réflexive dans leurs prises de parole et leurs travaux universitaires. La pensée critique, qui en elle-même appelle à la réflexion, rejette avec mépris ce comportement. C'est, au fond, désarmer la raison pour ne pas vouloir réfléchir.

La démission intellectuelle des universitaires | Souvent, les nerfs parlent plus fort que la raison (Lino, 2015)…c'est vrai. Et je ne cherche pas à vous faire peur. Cependant, je nous vois avancer vers une mort de l'«esprit critique». Je m'explique : quand il y a prévalence d'un savoir-étranger et non adaptable aux réalités du pays, de la mémorisation et de la reproduction mécanique [mimétisme] de ces dits savoirs. Pis est, quand le débat intellectuel dans les milieux universitaires haïtiens se cache comme un fugitif…, il est déjà permis de faire notre deuil. L'anticipation de celui-ci n'est, en rien, une mauvaise décision.

Il est curieux de repérer les causes de cette situation particulière. Plusieurs éléments sont mobilisés pour expliquer ce comportement chez les étudiants, duquel je me demande souvent si l'étudiant haïtien est victime ou coupable.

Penchons-nous d'abord sur les facteurs structurels : le manque de formation méthodologique, la faiblesse des bibliothèques, l'accès limité aux ressources critiques, la précarité des enseignants et des infrastructures, défis les sens et devoirs des universitaires. De plus, les facteurs sociopolitiques, comme : crise nationale, insécurité, démobilisation intellectuelle ; influence des réseaux sociaux et de la culture de l'instantané ; perte de confiance dans les institutions et dans l'avenir, enfui le pays dans une mitraille de dérives inquiétantes qui intimides, dirais-je soucieusement, le cadre intellectuel chez l'haïtien.

Toutefois, on ne s'attend plus à ce que les étudiants se contentent d'apprendre le déjà-connu. On s'attend à ce qu'ils pensent de façon critique (Facione, 2011 ; Halpern, 2014).

Le conformisme du professeur | Étudiants bien malgré nous, objets réceptifs de savoirs quelconques, de ses formes et de ses couleurs, humbles sujets du ciel et de la terre, c'est aux techniciens du système éducatif, aux passeurs de savoirs, de nous préparer à la tâche de réfléchir.

Ingrat serais-je de risquer tous les discours sur mes professeurs. Cependant, mon étiquette «universitaire» m'exige, sans que ma démarche ait pour objectif de les déshonorer, de faire une requête essentielle au recadrage de la posture pédagogique. Car la compétence ne se résume pas à la maîtrise d'une discipline : elle implique la capacité à stimuler la réflexion, à susciter le questionnement, à encourager la remise en cause des idées reçues.

Puisqu'il faut le rappeler : le métier d'enseignant, surtout au niveau de l'enseignement supérieur, ne consiste plus seulement à transmettre des savoirs, mais à accompagner les étudiants dans le développement de compétences transversales, dont la pensée critique. Force est de constater que nos professeurs ont tendance à privilégier l'enseignement magistral, au détriment de la discussion et du débat. De là, les étudiants, peu sollicités dans leur réflexion, peinent à formuler des opinions argumentées et à exercer leur jugement critique (Lipman, 2003 ; Ennis, 1987).

La passivité du MENFP | Lorsque ces compétences font défaut, le réflexe est de se contenter du parcoeurisme, sans jamais développer la capacité d'analyse ou l'autonomie intellectuelle. Sans plonger dans les cuvettes de statistiques, peu sont les étudiants qui réussissent les épreuves de réflexion critique. L'incapacité à analyser les enjeux sociaux, politiques ou économiques freine le développement d'une citoyenneté active et éclairée. Hélas !

À long terme, le manque de pensée critique nuit à l'innovation, à la cohésion sociale et à la capacité collective de relever les défis contemporains. Face à ce constat préoccupant, il est impératif de repenser la formation des enseignants. Cela passe par une meilleure articulation entre théorie et pratique, un renforcement de la formation continue et la promotion de l'accompagnement professionnel. Les institutions doivent soutenir les enseignants dans le développement de méthodes pédagogiques innovantes, favoriser le travail collaboratif et offrir des ressources pour diversifier les approches (Altbach, Reisberg & Rumbley, 2009).

Conséquences | L'absence du raisonnement, dans sa persistance, n'aura laissé que les récurrences d'une société sans avenir…, ce n'est pas de l'arrogance. En effet, ma note ne vous invite pas à changer de talon, parce que vous n'avez rien à faire dans le bazar qui me sert de chambre. Mais parce que j'estime que, plus tard, cette violence envers la pensée critique, qui s'exerce sans matraques, ne tardera pas à s'inscrire dans nos représentations sociales.

Nul besoin de le prouver. Les mêmes (cette frange de la jeunesse, dite avisée) qui réclament le pouvoir sont les mêmes qui évitent la posture de l'analyse intellectuelle, du discernement, de l'éthique et du doute constructif. Ils oublient que le pays est traversé par les crises, les intérêts contradictoires, et que la pensée critique devient une compétence fondamentale pour toute gouvernance responsable.

Je vous traduis plus simplement : c'est aux citoyens pensants, capables de discernement, d'analyse et d'engagement, qu'appartient la gouvernance… non à ceux qui continuent de croire à un Ayiti Toma enchanté au milieu de discours dénués de sens et d'objectifs, ou d'une militance violente (sans bornes…), qui n'est en évidence, en aucun cas, bénéfique.

La bonne nouvelle, c'est que l'esprit critique n'est pas une qualité innée réservée à quelques individus. C'est une compétence qui se travaille, s'entraîne et s'affine chaque jour.

Le rôle des professeurs | La qualité de la formation des professeurs constitue un levier fondamental pour l'émancipation intellectuelle des étudiants et la vitalité de la société. Négliger cet enjeu, c'est compromettre la capacité des générations futures à penser, à agir et à transformer le monde. Car il ne s'agit pas simplement d'enseigner des contenus, mais de transmettre une posture face à la complexité du réel, une manière d'habiter le monde avec lucidité, rigueur et sens.

Le rôle du MENFP | Le développement de toute société est sans aucun doute largement déterminé par la contribution qualitative et quantitative du système d'enseignement et de formation, et plus particulièrement du système universitaire (Frischkopf, 1976). Selon Touraine (1971), «tout système universitaire participe plus ou moins à la fois à la production et à la reproduction de l'ordre social».

Pour y parvenir, l'université doit se constituer, par ses principaux demeurants, étudiants et professeurs, en centre de création culturelle et scientifique. Malheureusement, nous ne pouvons que constater une posture stérile, où l'étiquette est confondue avec la compétence.

Plaidoyer pour une réhabilitation intellectuelle | Mon invitation à un changement de posture est aussi une quête, qui n'a pour objectif que de redonner sens, souffle et substance à l'espace académique qu'est l'université. Cette dernière ne peut se réduire à un centre de certification. Elle est, ou devrait être, un lieu de pensée, de débat et de création.

En définitive, dans un monde saturé d'informations, de bruits et de certitudes instantanées, former à la pensée critique, c'est offrir une boussole dans le brouillard. C'est apprendre à questionner avant de croire, à comprendre avant de juger, à relier avant de rejeter. C'est refuser la servitude volontaire de l'esprit, et préférer l'effort du discernement à la facilité du prêt-à-penser.

Quelques pistes pour la revalorisation de la pensée critique :

  • Revaloriser la pensée critique comme compétence centrale ;
  • Intégrer des modules de débat, de philosophie, de méthodologie critique dans les cursus ;
  • Créer des espaces de réflexion interdisciplinaire et des laboratoires d'idées ;
  • Mobiliser les enseignants, les chercheurs et les étudiants autour d'un pacte intellectuel.

L'université, si elle veut être autre chose qu'un lieu de reproduction sociale, doit redevenir un espace de fermentation intellectuelle, un laboratoire de la pensée critique, un foyer de l'inquiétude féconde. Il faut donc, d'abord, former des professeurs : ce sont eux les éveilleurs, les passeurs de sens, les artisans de l'esprit. Il faut leur donner les outils pour que chaque étudiant puisse se confronter à l'étrangeté du monde, à l'ambiguïté des idées, à la nécessité du doute.

Ainsi, toute réforme éducative qui place la formation des enseignants au centre de ses préoccupations est vouée à la réussite.

Aux étudiants | J'aimerais vous dire que la pensée critique n'est pas une compétence parmi d'autres : elle est le cœur battant de toute démarche scientifique authentique. Elle est ce qui permet de résister aux dogmes, de déjouer les manipulations, de refuser les évidences paresseuses. Elle est ce qui rend possible le dialogue, le désaccord, la construction collective du savoir.

Penser est un acte de courage. Enseigner à penser, c'est semer ce courage dans les esprits.
Et dans un monde qui vacille, il n'est pas de tâche plus urgente, ni plus noble.

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Bibliographie

  1. ALTBACH, P. G., REISBERG, L., & RUMBLEY, L. E. (2009). Tendances mondiales de l'enseignement supérieur : Suivi d'une révolution académique. UNESCO.
  2. ENNIS, R. H. (1987). Une taxonomie des dispositions et capacités de la pensée critique. Dans J. B. Baron & R. J. Sternberg (Éds.), Enseigner les compétences de pensée : Théorie et pratique (pp. 9–26). W.H. Freeman.
  3. FACIONE, P. A. (2011). La pensée critique : Ce que c'est et pourquoi elle compte. Insight Assessment.
  4. FRISCHKOPF, M. (1976). Éducation et développement. Éditions Anthropos.
  5. HALPERN, D. F. (2014). Pensée et connaissance : Une introduction à la pensée critique (5ᵉ éd.). Psychology Press.
  6. LIPMAN, M. (2003). Penser en éducation (2ᵉ éd.). Cambridge University Press.
  7. Nda, J. (2015). La pensée scientifique et la question. Revue des sciences humaines, 12(3), 45–52.
  8. Toupictionnaire. (s.d.). Pensée critique. Consulté sur https://www.toupie.org
  9. TOURAINE, A. (1971). La société post-industrielle. Éditions Denoël.